Faire de la pisciculture une activité rentable en Côte d’Ivoire

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Jusqu’à tout récemment, l’aquaculture était principalement pratiquée à des fins de subsistance dans de nombreuses régions du Centre-ouest de la Côte d’Ivoire.

Ici á Soubré, une ville productrice de cacao, située sur la route principale menant à San Pedro, la plus grande ville portuaire de cacao du monde, les agriculteurs pratiquaient souvent l’aquaculture pour enrichir leur alimentation et leur apport en protéines.

Mais depuis la mise en place d’un projet ambitieux visant à dynamiser l’aquaculture et la génétique animale dans huit pays d’Afrique de l’Ouest, membres de l’Union économique et monétaire (UEMOA), les aquaculteurs sont en plein essor et font de l’aquaculture une activité commerciale à part entière.

Le projet de valorisation des ressources génétiques animales et aquacoles locales dans l’espace UEMOA (PROGEVAL) a été lancé en 2014 dans le but premier de renforcer la compétitivité et la productivité des chaines de valeur bétail-viande, aviculture traditionnelle et l’aquaculture/pisciculture dans les pays membres de l’Union.

Le projet est mis en œuvre par CORAF, avec la coordination régionale du Centre international de recherche et de développement sur l’élevage en zone subhumide (CIRDES) basé au Burkina Faso. En Côte d’Ivoire le projet est exécuté par le Centre National de Recherche Agronomique (CNRA).

Jusqu’à présent, la production annuelle a doublé et, dans certains cas, triplé au point où la plupart des agriculteurs donnent maintenant la priorité à la pisciculture par rapport à d’autres cultures comme le cacao, l’hévéa et la noix de cajou. Dotés de nouvelles connaissances, de nouvelles compétences et de terres appropriées (bas fonds), bon nombre d’entre eux entrevoient maintenant de nouvelles perspectives de rentabilité à l’horizon.

Transition vers une entreprise

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« J’avais une plantation d’hévéa et de cacao où beaucoup de mes enfants et de mes employés travaillaient. Pour nourrir tout ce beau monde, j’achetais environ 20 kilogrammes de poisson par mois. J’ai trouvé que ce n’était pas durable », dit Edward Gnokoua, un agriculteur basé à Soubre.

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« Avec un bas fond, j’ai réalisé que je pouvais pratiquer la pisciculture pour répondre aux besoins de ma famille. J’ai creusé un étang à poissons dans ma plantation cacaoyère. Au début, nous les nourrissions avec des bananes, des papayes, du riz et toute autre nourriture que nous pouvions trouver. Nous pensions qu’on peut nourrir les poissons avec n’importe quelle nourriture et à n’importe quel moment de la journée. En raison de cette pratique, le poisson a mis plus de temps à grandir », explique Gnokoua.

Malgré les pratiques inappropriées, il a quand même réussi à produire suffisamment pour répondre aux besoins de sa famille, ainsi qu’à la demande de certains membres de sa communauté.

« J’ai réalisé qu’il y avait une demande. L’argent que j’ai gagné en vendant du poisson a servi à assurer mes autres dépenses, y compris les loyers des maisons. C’est là que j’ai réalisé que la pisciculture pouvait être rentable », ajoute Gnokoua.

Mais avec les pratiques de pisciculture artisanale, il était difficile d’étendre et d’intensifier les activités de sa ferme et de devenir une entreprise rentable. Entre 2013 et 2016, Gnokoua a surtout élevé du poisson pour répondre aux besoins des familles.

Les choses ont changé en 2016 lorsque PROGEVAL a commencé à enrôler les pisciculteurs de Soubré.

« Grâce aux connaissances de PROGEVAL et d’autres pisciculteurs, j’ai changé mes pratiques. J’ai passé en revue toute mon infrastructure, y compris le creusage de mon étang à la bonne profondeur. J’ai appris et mieux compris les différents types de poissons, y compris le tilapia et le poisson-chat. PROGEVAL m’a enseigné des aspects critiques comme la filtration et l’aération de l’eau, l’entretien, les filets, les cages, les étangs, les aliments, etc. »

Pour le premier semestre 2018, Gnokoua et les autres pisciculteurs de la plateforme de Soubré ont vendu six tonnes de poissons à environ 8 millions de FCFA (16 000 USD).

Pour la période des fêtes de Noël et du nouvel an, ils prévoient de lancer une dizaine de tonnes sur le marché.

« Sans les connaissances et les nouvelles pratiques que nous a appris de PROGEVAL, nous n’aurions pas pu avoir deux cycles de récolte par an », ajoute-t-il.

« Le succès de la pisciculture dépend de plusieurs facteurs dont la qualité de la construction des étangs ou des cages, la bonne gestion de l’eau dans les étangs, le respect des densités de stockage des poissons etc. Une fois que vous aurez fait tout cela, il est fort probable qu’il faudra moins de six mois pour que le poisson tilapia soit prêt à être consommé ou atteigne la bonne taille », explique le Dr Cyrille Kouassi, coordinateur national de PROGEVAL en Côte d’Ivoire.

Kouassi est un chercheur passionné de poissons basé à la station de Recherche en Pêche et Aquaculture Continentales de Bouake du Centre national de recherche Agronomique  (CNRA) de Côte d’Ivoire.

« Business Inhabituel »

Mahamady Konkobo, 50 ans, est originaire du Burkina Faso. Né en Côte d’Ivoire en 1968, il s’installe à Soubré en 1974 où il rejoint ses parents dans la cacaoculture. Ce père de famille de sept enfants et trois épouses ont travaillé pendant des décennies dans la cacaoculture. Comme d’autres agriculteurs, il s’est lancé aussi dans la pisciculture en 2015.

Depuis qu’il a suivi une formation dispensée par des experts de PROGEVAL, rien ne peut le retenir.

« Au début, mes étangs à poissons et mes cages n’avaient pas la bonne longueur et la bonne profondeur. Grâce aux nouvelles connaissances et compétences acquises avec le PROGEVAL, j’ai dû refaire mes cages et étangs. Nous disposons maintenant d’un système de drainage amélioré et d’une alimentation adéquate », explique Mahamady Konkobo.

En septembre 2018, il a vendu une tonne de poissons pour un montant de près de 2 millions de FCFA (4000 USD). Sur la base de son plan d’affaires, il mettra sur le marché une autre tonne avant la fin de 2018 et attend un revenu de 2 millions de FCFA supplémentaires.

Mahamady Konkobo voit un bénéfice plus élevé de la pisciculture par rapport à la culture du cacao. « Vous pouvez cultiver 11 hectares et ne pas générer 2 millions de FCFA. »

Expansion des opérations au Burkina Faso

La rentabilité et l’attrait de la pisciculture ont conduit Mahamady Konkobo à commencer à planifier l’expansion de ses activités à Bobo Dioulasso au Burkina Faso.

Il affirme discuter avec l’un des maires de cette ville frontalière de la Côte d’Ivoire pour obtenir des terres afin d’étendre ses activités piscicoles.

« Un modèle en matière d’aquaculture commerciale »

Historiquement, Gagnoa, située à environ 300 kilomètres à l’ouest de la capitale économique de la Côte d’Ivoire, Abidjan, est considérée comme la deuxième région de production piscicole après Daloa. Les autres grands pôles de production piscicole en Côte d’Ivoire sont Abidjan, Abengourou et Man.

La pisciculture n’est peut-être pas nouvelle dans cette région. Mais pendant de nombreuses années, les producteurs ont pratiqué les méthodes traditionnelles et artisanales peu efficaces. il s’agit par exemple de l’utilisation du son de riz pour nourrir les poissons, des étangs mal construits, l’utilisation d’alevins de mauvaise qualité, etc. Avec ces pratiques, la plupart ne s’attendaient pas à une récolte considérable et, par conséquent, la production servait surtout à satisfaire les besoins familiaux et donc très peu vendue au marché.

Mais armé de nouvelles compétences et connaissances, Alain Boli Bi, 48 ans, assistant de bureau, a changé ses méthodes de pisciculture. Aujourd’hui, avec environ 34 étangs sur environ 8 hectares, il a compris de meilleures façons de faire des affaires.

« La pisciculture est une science. On ne peut pas faire toutes les étapes de la pisciculture de façon autonome », dit Alain Boli Bi.

« Pour réussir, nous devons planifier nos activités comme nous le faisons avec d’autres secteurs. C’est la seule façon d’investir pleinement dans le secteur. »

L’offre ne répond pas à la demande

La Côte d’Ivoire a besoin d’environ 400.000 tonnes de poisson par an pour répondre à la demande. Mais actuellement, la production est estimée à 70.000 tonnes par an. Cela représente près de 80 pour cent de l’écart à combler. Dans l’ensemble, l’écart est comblé en grande partie par du poisson importé de Chine.

Les experts affirment que la pisciculture leur permet de combler les lacunes. Actuellement, la pisciculture ne génère que 4000 tonnes de poissons par an.

« La demande est très forte, tout le monde a besoin de poisson, mais malheureusement, nous ne pouvons pas produire assez pour satisfaire la demande », affirme Gnokoua.

La plate-forme d’innovation qui fait la différence

Les pisciculteurs de Soubré, située à environ 400 kilomètres de la capitale économique de la Côte d’Ivoire, Abidjan et d’autres acteurs de la chaîne de valeur se sont réunis depuis 2016 dans un arrangement qui leur permet d’apprendre de nouvelles pratiques des chercheurs, d’échanger sur leurs défis et de rechercher collectivement des solutions.  Cette approche de diffusion des technologies est connue sous le nom de plateformes d’innovation.

Á Soubré, les différents maillons de la plateforme sont des pisciculteurs, des vendeuses (mareyeuses), des chercheurs, des représentants du gouvernement, du secteur privé et d’autres acteurs critiques qui se réunissent souvent pour examiner et aborder tous les aspects liés au secteur piscicole dans la zone d’exploitation.

« Il y a environ un an, nous n’étions pas organisés. Mais depuis que nous nous sommes réunies, nous avons remarqué que le secteur est rentable », a expliqué Bayala Odette, l’une des premières piscicultrices de Soubré et présidente des pisciculteurs de la localité.

« Lorsque nous avons commencé le projet, nous avons remarqué que la plupart des pratiques étaient artisanales. Nous les avons formés à de nouvelles méthodes. Et nous avons vu des résultats encourageants, et maintenant beaucoup commencent à considérer cela comme une entreprise », dit le Dr Khady Diop, le coordinateur du projet basé au CORAF à Dakar.

Alors que le projet touche à sa fin, le coordinateur régional, le Dr Guiguigbaza-Kossigan Dayo, rappelle que sa plus grande fierté est la prise de conscience croissante des pisciculteurs qu’ils peuvent passer de la production pour leur consommation personnelle, à la production à grande échelle à des fins commerciales.

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